L’entreprise, son origine, ses coûts

Je vous offre parfois ici de brèves réflexions sur des sujets que j’effleure dans mes recherches. Voici une très brève note sur ce qu’est une entreprise.

De nos jours, l’approche dominante en ce qui concerne la définition de ce qu’est une entreprise est ce qu’on appelle l’entreprise comme « nexus de contrat ». C’est l’idée selon laquelle une entreprise est un assemblage d’individus qui décident de se sauver des coûts en contractant ensemble par le biais d’une forme légale qu’est l’entreprise. Ils décident de se détourner du marché sur lequel ils auraient contracté individuellement pour vendre et s’acheter entre eux des biens et des services, car ils voient que le faire dans le cadre d’une entreprise est plus avantageux. C’est une théorie qui a émergé de l’approche des coûts de transaction. Encore d’une autre manière, selon cette approche, une entreprise existe, parce qu’elle permet de sauver des coûts, les coûts de transactions qui existent sur le marché.

Une des grandes critiques que l’on fait à cette conception de l’entreprise est sa nature anhistorique, c’est-à-dire qu’elle ne prend pas en compte la nature historiquement située. David Ciepley, par exemple, insiste sur le fait que l’entreprise, dans sa structure légale de « corporation » est depuis son origine une délégation de pouvoir souverain pour atteindre une fin particulière. Que ce soit une commune (ville), une corporation de travailleurs, une corporation commerciale comme la Compagnie des Indes, une Université, ce sont des « corporations » qui ont reçu du pouvoir souverain une charte qui leur indique les pouvoirs qui leur sont délégués pour atteindre une tâche particulière (l’éducation de la jeunesse, la colonisation de l’Orient, la construction d’infrastructure ferroviaire, etc.). C’est ce genre de perspective qui a, dans le droit corporatif, fondé ce qu’est aujourd’hui une entreprise. On retrouve même dans les documents que nous devons encore aujourd’hui remplir pour être une entreprise : il faut préciser l’objectif de l’entreprise pour que l’État évalue si celle-ci est digne (même si de nos jours, ce n’est plus qu’une trace de cette délégation de l’État).

J’ai tendance à voir qu’une bonne conception de ce qu’est l’entreprise est quelque part entre ces deux positions. Les individus ne se regroupent pas en entreprise parce qu’ils peuvent lancer un projet colonial ou parce qu’ils veulent que l’État leur délègue une mission importante. Ils se mettent ensemble, parce que c’est moins cher de le faire que de transiger individuellement. Néanmoins, il ne vont pas créer n’importe quelle sorte d’entreprise. Ils vont fonder une entreprise parmi les options que leur offre le droit corporatif. Ces options vont avoir une histoire. Elles ont été le résultat de luttes politiques, sociales, économiques et légales. Le droit change lentement et garde souvent avec lui un lourd bagage tout comme des promesses. Il n’est pas non plus neutre. Il exprime des valeurs et des préférences qui sont le résultat des luttes qui l’ont traversé. Les individus qui veulent sauver des coûts de transactions et qui ont peut-être d’autres valeurs vont évaluer les options que leur offre le droit corporatif.

Une entreprise n’est donc pas seulement une délégation du pouvoir souverain, ni seulement un nexus de contrat, mais un amalgame des deux. L’entreprise doit donc, si elle veut être quelque chose de pertinent socialement être plus efficace que le marché (faire diminuer les coûts de transactions). C’est ce qu’Abraham Singer appelle « l’horizon de viabilité ». Sans cela, les individus arrêteraient tout simplement de créer des entreprises et retourneraient transiger individuellement sur le marché. Cependant, dès que l’entreprise est plus efficace que le marché, elle doit être constituée par un droit corporatif qui vise à fonder une organisation juste, cohérente avec les principes de justices de la société dans laquelle elle opère.

Bibliographie

Ciepley, David, « Beyond Public and Private: Toward a Political Theory of the Corporation », American Political Science Review, vol. 107,  no. 1, février 2013, pp. 139‑158.

Singer, Abraham, The Form of the Firm: A Normative Political Theory of the Corporation, Oxford, New York, Oxford University Press, 2018.


La diversité de la démocratie

Je suis récemment tombé sur un article d’un philosophe et historien très populaire, Yuval Noah Harari, qui présente de manière claire et percutante les effets potentiellement transformateurs des nouvelles technologies, notamment sur nos structures politiques. Dans ce texte, il montre que les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle et le «big data » menacent les « démocraties libérales » comme il les appelle. Même si je partage l’essentiel de son propos, j’ai été titillé par un petit détail sans grande importance sur le projet général de l’article.

Je parle du fait qu’il présente la démocratie libérale comme étant essentiellement électorale, comme si l’élection était l’élément fondamental de la démocratie. Évidemment, il n’a pas tort de faire ce lien dans le monde que nous connaissons, donc je ne le blâme pas. Cependant, je crois qu’il est important de garder en tête que ce lien n’est pas nécessaire. Je crois que la démocratie dépasse le mécanisme électoral.

Comme le remarque Bernard Manin dans son livre Principes du gouvernement représentatif, l’élection a lentement pris une place dominante dans la définition de ce qu’est la démocratie, mais ce ne fut pas toujours le cas.  Longtemps, c’était le tirage au sort qui était synonyme de démocratie. Que ce soit dans les cités antiques ou dans les républiques italiennes, on utilisait souvent le mécanisme du tirage au sort pour sélectionner les dirigeants. C’est avec l’arrivée de l’idée de contrat social et de légitimité venant du consentement que tout a changé selon Manin. C’est là que le gouvernement représentatif a pris une place centrale dans le discours sur la démocratie. Néanmoins, il me semble important de garder en tête que l’élection n’est pas une fatalité dans la mesure où l’idée de démocratie dépasse le mécanisme électoral.

Il me semble que le principe fondamental de la démocratie ne soit pas un mécanisme particulier comme l’élection ou le tirage au sort, mais un partage du pouvoir. J’ai souvent ce passage d’Aristote, dans Les politiques en tête quand je pense à la démocratie.

« Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté. Voilà ce que l’on a coutume de dire, sous prétexte que c’est dans ce seul régime que l’on a la liberté en partage. On dit que c’est le but de toute démocratie. Une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant. »

Aristote, Politique (1317,b)

Présentée de manière simplifié, la démocratie est un mécanisme qui permet aux individus, citoyens, membres d’une communauté politique de s’exprimer, de prendre la parole. Cette prise de parole s’oppose au mécanisme de sortie, de défection qui est plutôt la caractéristique du monde économique. Face aux entreprises, dans nos économies de marché, c’est en arrêtant de consommer un produit ou un service qu’on est censé faire passer un message. Le pouvoir du consommateur ne se fait pas dans la prise de parole, mais dans la sortie, la défection, le boycott. Dans la littérature politico-philosophico-économique de langue shakespearienne, on utilise les termes poétiques de voice (prise de partie, droit au chapitre, etc.) et d’exit (pour sortie, défection, boycott, etc.) pour référer à ces deux caractéristiques. L’une est fondamentale à la démocratie politique et l’autre à l’économie.

Pour la théorie des entreprises, la prise de parole est minime et se résume souvent au vote des actionnaires en assemblée générale. De plus en plus, ces votes ne mettent plus en scène quelques riches individus, mais bien des institutions gigantesques gérant l’épargne de plusieurs millions de personnes. On pourrait imaginer que ceux-ci sont en position de se faire entendre par les gestionnaires des entreprises. Par leur taille, ils contrôlent une part importante du vote qui vient avec les parts des entreprises qu’ils possèdent. En effet, dans la plupart des marchés financiers, avoir une part dans une entreprise vient avec un droit de vote qui permet de prononcer des politiques à l’entreprise, sélectionner l’équipe de gestion principale et quelques autres trucs. Traditionnellement, cet élément « démocratique » dans l’entreprise avait pour justification la lutte contre ce qu’on appelle problème du principal-agent, c’est-à-dire la possibilité que les gestionnaires (les agents des actionnaires) abusent de leur position privilégiée en agissant de manière à nuire aux investisseurs (le principal).

Or, certains comme Easterbrook et Fischel argumentent que cet aspect démocratique n’est pas le meilleur moyen de combattre ce problème fondamental à l’entreprise qu’est le problème du principal-agent. C’est ce qu’ils appellent un « marché du contrôle » qui fonctionne mieux pour le faire. Qu’est-ce qu’un marché du contrôle? C’est l’idée selon laquelle une entreprise dont les gestionnaires agissent de manière à abuser des actionnaires (par exemple en se livrant à des opérations entre initiés, etc.) verrait sa valeur boursière diminuer et serait conséquemment plus vulnérable à une prise de contrôle par une entreprise mieux gérée. En effet, si les investisseurs voient qu’ils se font flouer par leurs agents, au lieu de s’exprimer par le vote, ils peuvent seulement vendre leurs parts. Ce faisant, la valeur de l’entreprise en bourse diminuera et l’entreprise pourra plus facilement être rachetée par une entreprise mieux gérée. Encore une fois ici, c’est le marché qui prétend régler les problèmes, l’exit comme mécanisme fondamental.

Donc, à quoi servent les votes d’actionnaires s’il y a déjà un mécanisme qui permet de s’attaquer au problème du principal-agent? La réponse à cette question pourrait passer par une critique de l’idée même de l’efficacité du « marché du contrôle ». J’y reviendrai peut-être dans un autre billet, car Talbot l’a bien fait dans son livre Progressive Corporate Governance for the 21st Century. Je vais plutôt suivre le chemin à la fois plus bref et plus humble que prennent Singer et Ron dans leur récent article : Models of Shareholder Democracy: A Transnational Approach.

Une autre approche démocratique

J’insiste sur l’humilité de l’approche des deux auteurs, car ceux-ci prennent bien la précaution d’annoncer qu’ils ne vont se concentrer que sur la démocratie des actionnaires en laissant de côté notamment l’enjeu complexe des autres parties prenantes. Cependant, même si le projet est humble dans son ambition, la pertinence des réflexions et des conclusions mérite attention. Cette réflexion contribue notamment de la manière qu’ils lient réflexion sur la démocratie et sur la gouvernance des entreprises.

Les auteurs commencent par montrer que souvent, lorsqu’on pense à la démocratie, que ce soit politique (nos États) ou en entreprise (la démocratie des actionnaires), nous avons en tête un modèle centré sur l’État. La démocratie est alors imaginée comme une population ou une communauté politique qui s’est donné un État comme outil pour atteindre ses fins. L’État est alors considéré comme l’extension de la communauté politique, une certaine facette de celle-ci. Sur le plan de l’entreprise et de la démocratie des actionnaires, cette théorie place le conseil d’administration comme le bras « politique » de la communauté des actionnaires. C’est souvent cette analogie que les penseurs de la démocratie des actionnaires ont en tête. Ce qui est, pour Singer et Ron, problématique.

En effet, elle ne nous permet pas de saisir la forme particulière de la démocratie en entreprise. Notamment, comme je l’ai évoqué, les actionnaires sont bien plus mobiles. La capacité de sortie, d’exit par la vente de part de l’entreprise est plus facile que la sortie d’un État politique. Non seulement, mais comme je l’ai présenté, il y a des raisons de croire (même si je ne suis pas convaincu) que le mécanisme de défection participe à discipliner les entreprises. De plus, de nos jours, les actionnaires ne sont souvent pas des individus, mais des immenses investisseurs institutionnels (fonds de pension, etc.) et ceux-ci sont indirectement liés à des milliers d’entreprises. Ces grands fonds développent alors des politiques de vote par procuration pour les gens qu’ils représentent (pensionnaires, etc.).

Tout cela nous invite à chercher d’autres conceptions de la démocratie. Singer et Ron vont chercher du côté de l’approche transnationale de la démocratie. Cette conception de la démocratie qui tire son origine dans la réflexion des rapports entre les États. Elle est utile pour penser le rapport entre les entreprises, parce qu’elle s’éloigne des mécanismes de sélection des dirigeants et s’intéresse plutôt aux délibérations de la société civile qui fondent les principes qui guident les États. Pour l’entreprise, le lien est aisé à faire. Il y a, que ce soit dans les États ou à l’international, une société civile qui discute des enjeux politiques et économiques des entreprises. Singer et Ron nous invitent à prendre au sérieux ces discussions.

Ces auteurs prennent comme exemple la question du rôle de l’entreprise. Classiquement, même si cela est très contesté, on affirme que l’entreprise a pour missions de maximiser la valeur pour les actionnaires. Or, même si on accepte cette idée, une indétermination reste : qu’est-ce que ça veut dire que de maximiser cette valeur? Est-ce que c’est à court ou long terme? Qu’est-ce qui est une valeur pour les actionnaires? Est-ce que cette valeur doit être comprise uniquement au sens monétaire ou est-ce que la qualité de l’environnement doit être pris en compte? Ces débats existent partout dans la société civile et il est nécessaire d’accepter que ces échanges soient constitutifs des normes qui doivent guider les choix des entreprises.

Socialisme de fonds de pension

Pour les auteurs, c’est aux investisseurs institutionnels que revient le rôle important de structurer les échanges de la société civile sur les principes qui devraient guider les entreprises. Autrement dit, et pour utiliser les concepts développés au début du texte, c’est un moyen non formel de réintégrer de la prise de parole dans les mécanismes des entreprises. Autrement dit, c’est aux grands investisseurs institutionnels d’arrêter d’être passif. En agissant ainsi, ils laissent les gestionnaires des entreprises agir impunément. Il faut plutôt qu’ils se saisissent des échanges de la société civile pour les transformer en politique de vote par proxy. Singer et Ron évoquent même l’expression provocatrice de Drucker concernant l’idée d’utiliser les fonds de pension pour socialiser les moyens de production.

Les auteurs remarquent eux-mêmes vers la fin du texte que la proposition est assez faible et n’est surtout pas révolutionnaire. Cependant, la contribution n’est pas pour autant vaine. Elle permet d’insister sur le rôle structurant des grands investisseurs. En continuant de considérer l’aspect démocratique d’une entreprise seulement sur le modèle étatique, on perd de vue les débats en dehors de la firme. On reste pris sur les débats légaux de « l’origine de l’entreprise », sur qui sont ses parties prenantes. La perspective transnationale permet de prendre en compte les échanges qui existent en périphérie. Les investisseurs institutionnels, en étant à la fois investis dans de très nombreuses entreprises, sont les institutions les plus à même de transcrire ces échanges en politiques.

La proposition de cet article ne va pas très loin, mais permet de montrer qu’en changeant le sens de ce que nous entendons par démocratie, nous pouvoir voir d’autres perspectives s’ouvrir. Les auteurs n’ont pas tort de voir dans le pouvoir des investisseurs institutionnels un outil potentiellement démocratique. La société civile ferait bien de continuer à s’intéresser à ces acteurs et à les utiliser comme outil de changement tout comme ceux-ci feraient bien d’être à l’écoute de la société civile.

Ce texte s’arrime bien avec le courant qui veut que les investisseurs institutionnels s’engagent plus activement dans des causes socialement importantes comme la lutte au réchauffement climatique, à l’explosion de la rémunération des pdg, etc. Je crois qu’il y a en effet manière à réflexion et à engagement citoyen, notamment en ce qui a trait à l’investissement responsable et à ce que nous sommes en droit d’attendre de nos grandes institutions financières.

Bibliographie

Drucker, Peter F., The unseen revolution: Now pension fund socialism came to America., London, Heinemann, 1976.

Easterbrook, Frank H. et Fischel, Daniel R., The Economic Structure of Corporate Law, Harvard University Press, 1996.

Singer, Abraham et Ron, Amit, « Models of shareholder democracy: A transnational approach », Global Constitutionalism, vol. 7,  no. 3, novembre 2018, pp. 422‑446.

Talbot, Lorraine, Progressive corporate governance for the 21st century., Routledge, 2014.

Le sort et l’entreprise

Fresque antique

Dans la vie académique, il arrive souvent de tomber sur des articles mous, ennuyeux, répétitifs ou simplement inintéressants. Ça fait partie du métier pourrait-on dire. Néanmoins, il arrive parfois l’inverse, c’est-à-dire que l’on tombe par le plus grand des hasards sur un texte qu’on aurait voulu écrire, qu’on aurait peut-être pu écrire, mais qui montre que les intuitions que nous avons ne sont pas vaines.

C’est ce qui est arrivé quand un collègue m’a récemment fait découvrir un texte de 2014 portant sur le tirage au sort et la gouvernance d’entreprise. Je ne m’attendais pas à tomber sur un article aussi pertinent, bien qu’assez bref.  Le texte ne se perd pas dans les détails de la justification d’une entreprise soucieuse des parties prenantes ou dans l’explication historique de la forme de la firme. Il se présente plutôt comme une présentation pratique du tirage au sort dans la sélection des individus sur le conseil d’administration. Le texte est clair, précis et propose une utilisation concrète d’un mécanisme original.

On ne sera pas surpris de me voir très sensible à cette proposition. Je la résume en quelques lignes. L’article commence par présenter un problème. L’entreprise contemporaine est une association de plusieurs groupes de parties prenantes. Or, un seul, les investisseurs en capitaux, a un pouvoir important dans la gouvernance de la firme. Les autres n’ont que des rapports contractuels avec elle. Or, il est impossible que tout soit dit dans les contrats, ce qui limite l’implication que peuvent avoir les parties prenantes dans l’entreprise. S’ils avaient une voix plus importante, affirment les auteurs, ceux-ci pourraient contribuer d’avantage à l’entreprise et celle-ci pourrait être plus efficace. Autrement dit, avec la protection de la démocratie, les parties prenantes seraient plus motivées à s’engager dans la mission de l’entreprise. Le résultat : il est nécessaire de donner une voix aux parties prenantes qui dépasse le rapport contractuel par le biais de processus démocratiques. Cette démocratie s’appliquant uniquement au conseil d’administration.

La justification de plus de démocratie dans l’entreprise est certes assez limitée à une logique économique, mais les lecteurs ici pourraient imaginer d’autres arguments plus substantiels dans la lignée des auteurs et auteures qui défendent l’idée que l’entreprise doit être démocratique par extension du principe démocratique politique. Autrement dit, l’entreprise devrait être démocratique parce que c’est une institution sociale traversée par les mêmes tensions et conflits que l’institution étatique. Pensons simplement aux conceptions de l’entreprise comme institution politique et nous avons une piste invitant à une forte démocratie. Ce ne sont pas des approches incohérentes avec la proposition de cet article, mais ce n’est pas la voie choisie par les auteurs.

Klérotèrion, la machine servant au tirage au sort à Athènes en Antiquité

Une fois qu’ils ont justifié la nécessité de la démocratie et après une brève discussion des problèmes qui ont lieu au sein des conseils d’administration d’actionnaire contemporain, les auteurs déploient la contribution originale de leur article : la justification de l’utilisation du mécanisme de tirage au sort pour la sélection des membres du conseil d’administration. Ils répondent à la question : pourquoi il serait plus avantageux d’utiliser le tirage au sort comme mécanisme de sélection des représentants des parties prenantes sur le conseil d’administration (ce qu’ils nomment la démarchie en prenant l’expression qu’a utilisée le philosophe Friedrich Hayek pour une proposition non reliée au tirage au sort) que d’en rester avec les mécanismes électoraux/de nomination contemporain. Ils mobilisent 5 raisons principales pourquoi ce serait avantageux.

  1. La sélection par le sort protège contre l’influence indésirable des groupes d’intérêts sur la prise de décision
  2. La sélection par le sort réduit le coût d’influence et de promotion nécessaire pour atteindre les buts politiques
  3. La sélection par le sort facilite une représentation meilleure
  4. La sélection par le sort permet de faire émerger des points de vue négligés par le titulaire
  5. La sélection par le sort facilite la stabilité dans un contexte d’intérêts divergents

Ces différentes forces gagneraient à être bonifiées par la recherche faite sur le tirage au sort en contexte politique. Je pense non seulement au livre d’Hugo Bonin que j’ai discuté sur ce blogue, mais à d’autres textes sur le sujet (voir la bibliographie). On peut notamment comprendre certains de ces éléments comme étant des stratégies pour neutraliser des tensions. 

Cependant, comme l’élection, le tirage au sort a des faiblesses qui doivent être compensées.

  1. La sélection par le sort ne distingue pas la compétence
  2. La sélection par le sort ne donne pas aux représentants une pression pour rendre des comptes
  3. La sélection parle sort ne serait pas légitime aux yeux de la population et serait en quelque sorte illégitime

Les auteurs répondent à chaque point de manière concise. La question de la compétence peut être mitigée par d’autres mécanismes de sélection (pensons aux grilles de compétences que certains conseils d’administration utilisent déjà). La question de la reddition de compte peut être mitigée par des processus de contestation ou de mise en accusation par les parties prenantes.  La question de la légitimité peut se construire dans le temps et par des expérimentations. Enfin, les auteurs sont conscients que le tirage au sort n’est pas avantageux dans sa forme pure, mais représente un outil institutionnel ayant des forces importantes pouvant lutter contribué fortement aux structures institutionnelles qui se veulent démocratiques ou qui gagneraient à l’être, mais qui restent prises l’horizon unique du mécanisme électoral.

Si j’avais quelques critiques, je viserais notamment la faiblesse du cadre théorique. Non pas que le texte ne présente pas sa contribution dans la littérature particulière du tirage au sort, mais bien à ce que cette présentation reste dans le cadre restreint du tirage au sort en contexte corporatif. Avoir étendu la perspective juste un peu plus loin, dans les discussions sur le tirage au sort politique, aurait été très utile.

Je pense par exemple au fait que la réflexion sur le tirage au sort en contexte organisationnel mériterait de se distribuer dans d’autres institutions. Les coopératives notamment gagneraient tous à ajouter une dose de tirage au sort dans la sélection de leur gouvernants. J’y reviendrai probablement dans d’autres billets.

Bibliographie

Bonin, Hugo, La démocratie hasardeuse, Montréal, XYZ, 2017.

Zeitoun, Hossam, Margit Osterloh, et Bruno S. Frey. « Learning from Ancient Athens: Demarchy and Corporate Governance ». Academy of Management Perspectives 28, no 1 (1 février 2014): 1‑14. https://doi.org/10.5465/amp.2012.0105.

L’enjeu de la ristourne

Desjardins est en transformation. La coopérative financière a depuis peu un nouveau PDG, Guy Cormier, qui s’est dès le début donné un mandat ambitieux que l’institution redevienne « première » dans le coeur des Québécois. Il entrevoit son mandat comme un retour aux sources, aux valeurs fondamentales de la coopérative. Il affirmait lors de son élection : « Desjardins a déjà été premier dans le coeur des gens, je veux qu’il le redevienne. » Ce n’est pas une petite affaire, car il semble indiquer un désir de redonner une image de Desjardins comme une institution pas seulement centrée sur le rendement financier, mais, dit-il, « l’argent doit être au service des membres et des communautés, et jamais le contraire ».

Le projet est ambitieux et requiert de nombreuses transformations. Pensons entre autres à la réforme des structures démocratiques et la distribution de la ristourne; deux enjeux intimement liés dont je ne vais discuter que partiellement aujourd’hui. Ne pouvant démêler ristourne des enjeux démocratiques et politiques, je vais essayer de résumer mon propos à une présentation succincte de la nature de la ristourne et de ses conséquences.

Dans un récent article incluant une entrevue vidéo, il est question de changer la manière de distribuer les excédents de l’organisation coopérative. Ce n’est pas la première fois que la ristourne est un enjeu de discussion. Quelques années avant, il était question d’explorer ce qu’il fallait préférer entre la ristourne individuelle et la ristourne collective. Encore une fois, l’enjeu refait surface, mais sous une nouvelle forme. C’est cette dernière forme que nous explorerons, car, comme le dit M. Cormier : « Tout est sur la table. »

Qu’est-ce qu’une ristourne?

La réponse à la question : « Qu’est-ce qu’une ristourne? » peut sembler évidente. C’est un retour en argent direct de la part de la coopérative au membre. Dans cette entrevue, Gérald Fillion exprime clairement ce point. Cependant, c’est une perspective assez réductrice qui ne permet pas de saisir son objet. La ristourne, c’est non seulement ce retour en argent, mais aussi les choix stratégiques, politiques et sociaux.

Desjardins, comme le dit bien M. Cormier, doit servir ses membres et les intérêts des membres ne sont pas seulement le retour direct en argent, ce qu’on appelle la ristourne individuelle, mais bien d’autres choses. Certains membres dans les régions préfèrent peut-être moins recevoir d’argent, mais veulent garder leurs points de services. D’autres veulent mettre en communs petits retours individuels pour en faire profiter les organismes des quartiers. On pourrait aussi considérer la structure des prix ou la qualité des produits comme une forme de ristourne ou même le choix des différents bureaux de l’institution comme une forme de retour aux membres. Les variantes sont nombreuses et diverses. Il serait possible que Desjardins arrête de ristourner directement aux membres pour favoriser l’amélioration du service ou le support de projets risqués dans la communauté. On comprendra donc qu’il y a déjà une grande diversité dans la distribution de la ristourne par Desjardins et que le chiffre de la ristourne individuelle ne montre pas clairement l’impact de la redistribution faite par Desjardins (et j’oserais ajouter que la communication de Desjardins sur le sujet a encore du chemin à faire).

S’ajoute à cette variété un enjeu de distribution. Considérant que chaque membre a le même poids formel dans l’organisation, on pourrait s’imaginer que la ristourne devrait être distribuée également entre chaque membre. Or, Desjardins en tant que coopérative financière peut aussi chercher à récompenser les membres au prorata de leur utilisation des services. Cette autre distribution est radicalement différente de la première. Ajoutons à cela les variantes que nous avons évoquées dans le paragraphe précédent et nous faisons face à un réseau complexe d’options parfois contradictoires. C’est l’aspect politique de la ristourne.

L’enjeu démocratique de la ristourne

C’est cette hétérogénéité des intérêts avec lesquels doit interagir Desjardins qui en fait une institution fondamentalement différente. Comme je le dis souvent, Desjardins n’est pas une banque. Sa structure fondamentale force l’organisation à suivre d’autres intérêts que la maximisation du profit pour l’actionnaire. Desjardins n’a pas qu’un intérêt à satisfaire, mais une multitude d’intérêts peu homogène et souvent contradictoire. C’est pourquoi il semble nécessaire d’avoir une démocratie vigoureuse au sein de l’organisation. C’est peut-être aussi pourquoi les médias sont si sévère avec Desjardins. Ils sont conscients que les membres ont des attentes plus grandes envers Desjardins qu’envers les banques, car Desjardins est constitutivement tourné vers d’autres intérêts. Il faut cependant que les membres s’engagent dans cette structure et que réciproquement l’organisation offre des outils démocratiques efficaces (j’en ai déjà parlé ici). C’est d’autant plus nécessaire que M. Cormier évoque l’importance de remettre le membre au coeur de la préoccupation de Desjardins, de retrouver la raison d’être profonde de la coopérative financière et de répondre à celles et ceux qui croient que Desjardins n’est qu’une institution financière comme les autres.