Simplicité fiscale

Je discutais récemment avec un nouvel ami de la complexité de l’impôt. Nous évoquions à la fois les entreprises qui en font un modèle d’affaires et qui engagent des lobbyistes pour s’assurer que l’impôt ne soit pas plus simple ou plus clair (1, 2, 3). Nous partagions l’intuition qu’il y avait quelque chose de problématique tans le fait que l’impôt soit si complexe qu’il soit difficile d’avoir un débat public clair et constructif à son sujet sans avoir à se référer à des experts.

En revenant de cette discussion, j’ai pensé à ce billet que j’avais récemment publié concernant le républicanisme scandinave. J’y avais noté que la transparence était pour les républicains scandinaves une condition importante de la liberté. Je ne l’avais pas noté dans mon résumé de l’article de Nilsen, mais il faut savoir que la transparence est l’une des trois conditions qu’identifie Pettit dans son livre On the People’s Terms pour définir ce qu’est une politique légitime (donc non dominatrice) d’une décision qui ne l’est pas (donc dominatrice). Pour lui, la transparence est une condition nécessaire, car elle permet d’ouvrir les décisions publiques à la contestation, pour pouvoir savoir si cette décision publique particulière participe à dominer un individu ou un groupe. Sans transparence, il est beaucoup plus difficile d’imaginer une contestation efficace qui puisse réellement lutter contre les sources de la domination. L’insistance des républicains scandinaves pour la transparence est donc profondément républicaine au sens où elle participe d’un mouvement d’appropriation des conditions de la liberté.

L’impôt est de nos jours particulièrement complexe. Cette complexité a une origine dont l’histoire serait à faire et dont les détails vont dans de multiples directions. Il y a les groupes qui en tirent profit, mais aussi politiques publiques électoralistes tout aussi bien que les projets de redistributions. Cependant, d’une perspective républicaine, il est clair qu’il est nécessaire de lutter contre une politique dont l’idéal est noble (contribuer à financer des programmes et des services publics), mais dont la pratique rend de plus en plus possible la domination. Certes, il faut redistribuer et offrir des services publics aux citoyens et citoyennes. Cela participe à la liberté républicaine, mais il convient aussi que les mécanismes pour financer ces services soient transparents, impartiaux et contestables.

Bibliographie

Pettit, Philip, On the People’s Terms: A Republican Theory and Model of Democracy, Cambridge University Press, 2012.

Nilsen, Håvard Friis, « Republican Monarchy: The Neo-Roman Concept of Liberty and the Norwegian Constitution of 1814 », Modern Intellectual History, juin 2017, pp. 1‑28.

Le républicanisme monarchique ou le républicanisme scandinave

On a tendance, souvent à raison, à opposer républicanisme et monarchie. Cette dernière, le pouvoir d’un seul, du monarque, est appartement antithétique à l’idéal républicain fondé sur la liberté de l’individu de la domination arbitraire d’un autre. D’où le curieux intérêt de la contribution de Håvard Friis Nilsen au républicanisme. Dans un article qu’il publie en 2017, il argumente que la constitution norvégienne 1814 mêle la contribution monarchique au républicanisme. On ne sera pas surpris que c’est là la recette idéale pour susciter mon intérêt : le républicanisme, un pays scandinave, la fin du siècle des lumières, une question originale…

« Though the king of Denmark be an absolute monarch, yet the Norwegians appear to enjoy all the blessings of freedom . . . You will
be surprised to hear me talk of liberty; yet the Norwegians appear to me to be the most free community I have ever observed »

Mary Wollstenecraft (1796) cité dans Nilsen (2017)

Nilsen, dans son article, explore les échanges et les débats qui avaient lieu au début du XIXe siècle en Norvège, au moment ou se structuraient les principes qui allaient apparaitre sur la constitution de 1814 et se préparait son indépendance de tutelle danoise. Il y présente un vocabulaire fortement républicain. On y voit notamment les thèmes classiquement républicains : liberté vs esclavage, courage vs servilité, honneur vs déshonneur et un rejet de la noblesse, des titres au profit d’un éthos égalitariste et du patriotisme (p4).

L’assemblée constituante d’Eidsvoll en mai 1814

Le projet de Nilsen est de montrer que le XIXe siècle scandinave n’était pas seulement un moment libéral classique concerné par les luttes anti-esclavagistes et les mouvements populaires et ouvriers, mais aussi un moment républicain. Il est nécessaire pour lui de réaligner l’histoire des nations nordiques qui se formaient dans le plus grand cadre du républicanisme atlantique. Les guerres napoléoniennes avaient été terribles pour la région. Le Danemark, aligné avec la France avait vu sa capitale Copenhague être bombardé par la flotte britannique. Suite au Traité de Kiel de 1814, le contexte était si dramatique que le roi danois Frédéric VI a dû céder la Norvège à la Suède. Évidemment, le public norvégien était outragé d’être ainsi transféré sans leur consentement. Ce sont ces événements qui participèrent à mobiliser le peuple norvégien et à motiver la rédaction de la première constitution moderne du pays le 17 mai 1814.

« The great impact of the republican language of liberty continued its spread in Norway and the rest of Scandinavia throughout the nineteenth century: we find the language of liberty as independence from arbitrary power in the labour movement, the women’s movement and even the teetotal movement, as well as in the plays, poems and novels of the three Scandinavian countries towards the end of the nineteenth century – suffice it to mention Ibsen, Bjørnson, Strindberg and Brandes. In sum, we may speak of a “Scandinavian republicanism.” »

Nilsen (2017)

La rédaction de la constitution se déroula particulièrement rapidement, en quelques mois. Le résultat fut une constitution aux accents clairement républicains rejetant notamment la monarchie absolue (danoise), la noblesse, et établissant un suffrage parmi les plus progressistes d’Europe. Elle fut depuis révisée souvent, mais était à l’époque l’une des constitutions les plus radicalement démocratique et égalitaire. Néanmoins, ce n’était pas la constitution d’un peuple libre. La Norvège restera jusqu’en 1905 unie à la Suède (en gardant une part importante de sa constitution).

Nilsen montre bien dans son texte la tension qui était à l’œuvre. D’un côté se trouvait la réalité politique d’une petite nation prise dans le jeux de grandes puissances (le Danemark et Suède, mais aussi le Royaume-Uni ayant des intérêts régionaux) et de l’autre l’idéal républicain de liberté comme absence de domination. Cette tension est l’un des facteurs qui expliquent la nature à la fois progressiste et démocratique de la constitution et les résidus monarchiques qu’on y trouve. Ce contexte faisait que la question de l’indépendance resta centrale tandis que la question de la monarchie reste en arrière-plan. Même si le ton des participants à l’assemblée constituante était clairement républicain et que ceux-ci ont sans trop de controverse aboli la noblesse, la monarchie gouvernante resta en place.

« To sell oneself as a slave, to surrender one’s personal freedom and independence [selvstændighed] to another’s will, who may thereby treat us no longer as persons, but as lifeless objects or mute animals, is a morally impossible act, that dissolves itself. It is an impossible act for individuals, should it not be equally impossible for peoples or states? »

Georg Sverdrup (1770–1850), cité dans Nilsen (2017)
Georg Sverdrup (1770–1850)

Les républicains s’opposent traditionnellement à la monarchie et à son aristocratie. La position dominante qu’ils occupent dans les sociétés ouvre la porte à beaucoup d’arbitraires, donc de domination. Il n’est donc pas surprenant que les constituants norvégiens aient voulu s’en débarrasser. Cependant, ce qui peut étonner et peut-être contribuer à expliquer la survie de la monarchie norvégienne malgré la disparition des privilèges nobiliaire est l’élément qui dérangeait le plus les constituants : le secret, le manque de transparence de ceux-ci. En fait, Nilsen remarque que la raison principale pour abolir la noblesse était le secret dans lequel ils vivaient. Le secret est pour eux contraire aux principes républicains. C’était pour eux le secret qui permettait aux élites de dominer et de corrompre. La politique la plus propice à la liberté républicaine serait donc la transparence. Une transparence qui est encore aujourd’hui une caractéristique du « modèle scandinave ».

« I will claim that an important background to the egalitarian ethos of the Scandinavians and the intellectual roots of the “Nordic model” is the neo-Roman or republican concept of liberty »

Nilsen (2017)

Une dernière petite note sur le ton de l’ironie. Nilsen remarque que la pauvreté de la Norvège à l’époque était rarement utilisée comme un argument pour se soumettre à une plus grande puissance. Bien au contraire, pour Sverdrup (cité plus haut), la pauvreté du pays était considérée comme un bien, car si la nation avait été favorisée par la nature, elle aurait été plus appétissante pour les despotes et les forces étrangères. Or, aujourd’hui, la Norvège jouit d’une ressource naturelle lui offrant une richesse démesurée…

Bibliographie

Nilsen, Håvard Friis, « Republican Monarchy: The Neo-Roman Concept of Liberty and the Norwegian Constitution of 1814 », Modern Intellectual History, juin 2017, pp. 1‑28.

La liberté et l’espace

Poser la question de l’organisation sociale des humains qui vivront peut-être un jour dans l’espace implique de réfléchir au type de régime qui sera en place. Tendra-t-il vers la démocratie ou plutôt vers la tyrannie? Pour l’astrophysicien britannique Charles S. Cockell (personnage fascinant s’il en est un), cette question implique d’abord une réflexion sur les moyens de minimiser la tyrannie dans les potentielles sociétés humaines de l’espace par des moyens physiques. Vous devinerez que j’ai rapidement été curieux d’en apprendre plus sur ses idées, car parler en termes de liberté et de tyrannie résonne avec mes cordes républicaines.

Cockell remarque, dans un article intitulé : Extraterrestrial Liberty: Can It Be Planned? publié dans un recueil qu’il a édité sur le sujet, que l’environnement spatial est particulièrement propice à la tyrannie, notamment parce que les individus y sont singulièrement à la merci de choses qui, sur terre, sont encore tenues pour acquises. L’exemple le plus clair est l’oxygène. Ici, aucun tyran n’a jusqu’aujourd’hui réussi à contrôler une population en contrôlant les moyens de se procurer de l’air, mais le contexte des premiers établissements humains extraterrestre invite à penser que ce sera une ressource rare et dont l’accès pourrait être facilement contrôlé par des potentiels despotes. Le fait que l’environnement spatial ne rend pas facile la décentralisation est en soi un risque pour la liberté dans l’espace. C’est pourquoi, selon lui, il est nécessaire de penser à la production matérielle d’outils (comme des moyens de produire de l’air aisément) et d’habitats facilement repliables qui faciliterait la décentralisation.

Pour Cockell, avant même de se poser les questions politiques traditionnelles comme l’organisation politique, le système de gouvernement, de vote, il est nécessaire de réfléchir à son contexte physique, matériel. Pour lui, réaliser la liberté dans le contexte spatial est pour commencer une question d’ingénierie. Il est nécessaire de développer des technologies, des outils facilement disponibles pour les individus vivant dans l’espace.

Lire des écrits de Cockell fut pour moi comme une bouffé d’air, car Cockell n’aborde pas la question de la liberté par la voie des philosophes. Il aborde la question avec le regard d’un scientifique spécialisé dans les questions spatiales. Quand il parle de liberté, il ne se lance pas dans les distinctions communes chez les philosophes entre liberté négative et positive. Néanmoins, sa conception de la liberté semble très près de celle des républicains. En effet, pour lui, le danger du contexte spatial n’est pas l’interférence directe des tyrans dans la vie des individus. Il ne parle pas de despotes venant s’attaquer directement aux individus, mais à l’organisation des moyens physiques qui pourraient limiter la contestation des individus. C’est l’arbitraire potentiel qui le préoccupe. En ce sens, il est très républicain.

Réfléchir sur les enjeux politiques du développement de sociétés humaines dans l’espace requiert un grand nombre de suppositions. Il faut l’humain soit encore moralement et psychologiquement encore celui que nous connaissons aujourd’hui pour se poser la question de la liberté comme il le fait. Il faut que les développements en intelligence artificielle, en robotiques et en informatiques ne le transforment pas radicalement. Cela dit, l’exercice est pour moi plaisant et fructueux.

Bibliograhie

  • Cockell, Charles S, « Extraterrestrial Liberty: Can It Be Planned? », dans Cockell, Charles S, dir., Human Governance Beyond Earth Implications for Freedom, 2015.
  • Cockell, Charles S, dir., The meaning of liberty beyond earth, New York, Springer, 2014.

Républicanisme chinois

J’ai souvent insisté sur le fait qu’il n’y a pas un, mais de multiples républicanismes. On parle parfois du républicanisme à la française, le républicanisme de l’école de Cambridge, du républicanisme du travail, du républicanisme commercial. On oppose le républicanisme athénien au républicanisme néo-romain. Ces distinctions sont souvent faites pour s’approprier les concepts centraux du républicanisme (liberté comme non-domination, souveraineté populaire, etc.) pour les appliquer dans un contexte particulier (la lutte contre la tyrannie, le monde du travail, etc.). Cette appropriation conceptuelle n’a pas été limitée au contexte atlantique. En fait, le républicanisme a eu des répercussions intellectuelles jusqu’en Chine.

Même si la période républicaine chinoise a été brève, les concepts de liberté ( 自由 : zi you), de constitutionnalisme ( 宪政 : xian zheng), de souveraineté populaire ( 民权 : min quán), de république ( 共和 : gong he), de citoyen ( 国民 : guo min) et de vertu civique ont eu un impact tel qu’il n’est pas précis de seulement parler de républicanisme chinois. Yang Xiao, dans ses deux textes centraux sur le républicanisme chinois, distingue un républicanisme chinois d’inspiration néo-romaine qui s’intéresse à la non-domination et un autre plus intéressé par les concepts de vertus civiques d’inspiration athénienne. Malgré cette complexité, certains éléments intègrent l’approche républicaine chinoise en général au sein de la tradition occidentale atlantique.

Même si l’utilisation du terme liberté n’est que très récente dans la pensée politique chinoise et qu’il n’a commencé à apparaître qu’à la fin du 19e siècle, il a connu un succès important dans les débats de la fin du 19e siècle. Ce terme touchait un enjeu central de l’époque : la résistance à la tyrannie de la dynastie mandchoue régnante. Les auteurs que Xiao reconnait comme républicains, notamment l’intellectuel Yan Fu (traducteur notamment de John Stuart Mill et lecteur d’Isaiah Berlin), défendaient une conception républicaine de la liberté pour s’opposer aux arguments des intellectuels gouvernementaux qui affirmaient que les Qings étaient la dynastie la plus bienveillante de l’histoire de l’Empire du Milieu. Ainsi, l’interférence des Qings était bonne et utile. Pour répondre à cela, les républicains chinois rejetaient la conception négative de la liberté en affirmant que la situation de sujet ou d’esclave était inacceptable. L’attitude nécessaire pour vivre librement était pour eux de résister à l’arbitraire. Conséquemment, pour ces derniers, il était important de penser la liberté non seulement comme l’absence d’interférence, mais aussi comme le développement d’une éthique d’individus libres.

Si vous voulez en savoir plus, notamment sur la conception de la vertu civique du républicanisme chinois (incluant des discussions sur Arendt, etc.), je vous invite à lire les deux textes de Xiao.

Bibliographie

Xiao, Yang. « Liberty as Non-Domination in the Chinese Republicanist Tradition ». Dans Republicanism in Northeast Asia, 2015.
———. « Rediscovering Republicanism in China: Beyond the Debate Between New Leftists and Liberals ». Contemporary Chinese Thought 34, nᵒ 3 (1 avril 2003): 18‑34. https://doi.org/10.2753/CSP1097-1467340318.

Célébration républicaine du marché

Dans un précédent billet, je présentais la critique républicaine du capitalisme, par Stuart White. Aujourd’hui, je propose une lecture (critique) d’un article qui se positionne plus favorablement en faveur du capitalisme et de son institution centrale : le marché compétitif. Dans son article « Market Freedom as Antipower », Robert S. Taylor propose une défense solide du républicanisme commercial, c’est-à-dire le courant du républicanisme qui considère le marché comme étant une institution pouvant participer efficacement à la lutte contre la domination et en fait découler la nécessité de politiques économiques près du modèle scandinave. Le républicanisme commercial est une forme du républicanisme qui s’est développée en opposition à l’idée selon laquelle le commerce et les échanges, par l’incertitude et le risque qui leur étaient consubstantiels, étaient antinomiques à la liberté. Ce républicanisme agraire supposait de son côté la sécurité provenant d’une propriété productive, souvent agraire, qui permettait l’autonomie et la subsistance. Le conflit de ses deux formes de républicanisme est central dans l’élaboration de la réflexion sur la liberté moderne[1].

Alors que dit Taylor dans son texte? Son projet est premièrement de « célébrer » le républicanisme commercial, plus précisément l’institution du marché compétitif comme institution capable de libérer les individus de certaines formes de domination qu’ils peuvent expérimenter. Lesquelles? Celles que peuvent expérimenter les individus sur le marché du travail, notamment ceux pris dans un marché monopolistique, oligopolistique ou monopsonistique. Les exemples que Taylor mobilisent ne sont pas toujours convaincant, mais ont le mérite de soulever les problèmes des relations de pouvoir dans ce marché.

Son exemple central es la situation de monopsone (une situation symétrique à un monopole) dans le marché du travail. Cette situation problématique, souvent considérée comme un exemple de domination de marché peut nous permettre de penser plus clairement les avantages du marché. On n’a qu’à imaginer la domination d’une entreprise qui se retrouve à être la seule à demander de la main-d’oeuvre alors que toute une population de travailleurs est disponible et motivée. Cette situation représente pour Taylor la forme la plus troublante de pouvoir de marché (market power) et incarne l’opposé d’un marché parfaitement compétitif (tout comme le serait le monopole). C’est ce marché parfaitement compétitif qui, pour lui, représente le remède parfait à la domination. Le rôle des États est donc de construire et de favoriser ces marchés parfaitement compétitifs, car ils permettent de faire disparaitre toute inégalité de pouvoir entre les agents. Il suffirait alors de développer des politiques favorable à cette compétitivité pour favoriser la liberté. Conséquemment, les politiques qui nuisent à cette compétitivité favorise la domination. Pour Taylor, la compétition de marché permet de limiter et même d’éradiquer le pouvoir dans le cadre du marché.

Par exemple, Taylor critique assez durement les politiques favorables aux syndicats. Pour lui, jouer le pouvoir contre le pouvoir est une recette idéal pour créer de la domination. Dans certains marché, les syndicats peuvent être utiles ponctuellement, mais le résultat est toujours une plus grande instabilité et une plus grande domination pouvant apparaitre de la part ou des employeurs ou du syndicats.

Remarques critiques
Quoi qu’il semble évident qu’à la fois la taille des syndicats peut être source de domination et que la diversité des types de marchés devrait militer pour une variété dans la forme des syndicats, les remarques critiques de Taylor s’efforcent pas particulièrement d’approfondir la diversité réelle des syndicats. En effet, malgré l’intérêt déclaré de Taylor pour les politiques scandinaves, il ne semble pas vraiment voir que le système qu’il favorise est caractérisé par une très forte syndicalisation. Il est peut-être possible de réconcillier Taylor avec avec le syndicalisme en tournant détournant sa critique du syndicalisme en général à la forme particulière de syndicats aux États-Unis et et lui faisant défendre le syndicalisme à la scandinave.

Mais la plus grande faiblesse du texte de Taylor, à mon avis, réside dans le sous-développement de ses idées sur ce qu’il appelle « le marché compétitif ». En effet, Taylor ne développe que très peu les nuances de celui-ci et semble supposer que son lecteur partage déjà tout un lot d’argument en faveur de ceux-ci. Taylor développe d’un côté un argumentaire nuancé et solide contre les situations de monopole et de monopsone, mais n’use pas de la même force argumentative quand il convient de parler du marché compétitif. Il n’est pas clair qu’il soit possible que tous les marchés soient compétitifs. La compétitivité des marchés est aussi quelque chose d’évanescent qui peut disparaitre et revenir ponctuellement. Il aurait été pertinent de voir Taylor entrer en dialogue avec les débats historiques présentés dans The Invention of Market Freedom de MacGilvray. Peut-être verrons-nous ce débat dans son livre à paraitre (et que j’ai hâte de lire) qui entend étendre sa réflexion sur les marchés d’une perspective républicaine : Exit Left.

Je suis aussi curieux de lire et de bien comprendre son article Illiberal socialism où il cherche à prouver l’incompatibilité du libéralisme à la forme la modérée de socialisme, ce qu’il appelle le socialisme de marché associatif (associational market socialism). Il s’agit d’un article où il critique autant Rawls que G. A. Cohen (le grand philosophe égalitariste montréalais).

Bibliographie
Taylor, Robert, Exit left: markets and mobility in republican thought, New York, NY, Oxford University Press, 2017.

MacGilvray, Eric, The Invention of Market Freedom, Cambridge; New York, Cambridge University Press, 2011.

Pour plus de détail

  1. [1]Bernard dans un bref billet historique sur Geoff Kennedy. Il présente un exemple des dilemmes et des paradoxes qui occupe les débats entre les républicains commerciaux et les républicains agraires.

La critique républicaine du capitalisme

Dans un article de 2011, intitulé The Republican Critique of Capitalism Stuart White, chercheur à l’Université d’Oxford, présente une critique du capitalisme toute particulière. L’apport original de l’article ne tient pas au sujet lui-même (la littérature déborde depuis longtemps de critiques du capitalisme), mais bien parce qu’il tente d’approfondir un courant philosophique particulier qui n’a pas (encore?) profondément abordé la question économique : le républicanisme.

L’intérêt de cet article réside dans la critique du capitalisme venant d’une théorie principalement concernée par la liberté politique et les institutions permettant de la défendre. L’article s’inscrit dans le projet plus général de développer une théorie républicaine de l’économie. Un projet qui m’intéresse et qui occupera sans doute plusieurs billets de ce blogue.

White aborde donc ce projet en se posant deux questions :

  • Qu’est-ce que le républicanisme?
  • Qu’a-t-il à dire sur le capitalisme?

White ne se concentre pas trop longtemps sur la première question. Il propose, pour contourner les multiples écueils que présente la recherche de la meilleure position républicaine, une position républicaine qu’il décrit comme « œcuménique » rassemblant l’ensemble de ce qu’il considère être les éléments constitutifs de la pensée républicaine. Ce consensus serait, pour lui, la conjonction des idées suivantes : la souveraineté populaire, le bien commun, la délibération, la liberté et la participation. Il serait possible de discuter chacun de ces points ou de les hiérarchiser de manière à en prioriser l’un par rapport à l’autre (par exemple, je crois que la liberté est plus centrale au républicanisme que les autres éléments…), mais ce n’est pas là son projet. Il va plutôt utiliser ces éléments pour construire l’essentiel des critiques que le républicanisme peut selon lui adresser au capitalisme.

Cela dit, pour critiquer le capitalisme, il est nécessaire d’en offrir une définition conséquente. Il définit le capitalisme comme un système économique qui a trois éléments clefs dont : 1) une allocation des ressources visant des fins diverses organisées par les marchés; 2) des ressources productives et des investissements qui sont possédés de manière privée (cela défendue par l’institution de la propriété privée); et (3) l’existence substantielle d’inégalités dans la propriété des ressources productives.

Selon lui, le républicanisme lance trois principales critiques au capitalisme tel que présenté. La première est la critique distributionnelle (distributional critique), la seconde est la critique des investissements (control of investment critique) et finalement la critique de la participation (participation critique). Prenons quelques lignes pour les explorer.

La critique distributionnelle
Cette critique républicaine du capitalisme réside dans l’idée que l’inégalité de richesse (de stock de capitaux) dans le capitalisme (point 3) menace la liberté. Cette inégale distribution a pour conséquence la création d’une inégalité de pouvoir de négociation. Les individus les moins favorisés par la distribution sont conséquemment plus vulnérables à l’arbitraire de ceux qui sont favorisés par cette même distribution. On peut donc clairement voir pourquoi, d’un point de vue républicain, le problème de la distribution dans le capitalisme pose problème.

La politique capable selon lui de répondre à cette critique tout en étant cohérente avec le républicanisme prend la forme d’un revenu de base. Ce serait la base nécessaire de l’autonomie, le critère central de la liberté républicaine et sa condition pour la participation citoyenne, nécessaire à la liberté républicaine telle que définie par White. Je prendrai la peine d’entrer plus en détail dans les débats entourant cette proposition, car il n’est pas évident, même s’il est tentant, de dire que le républicanisme défend le revenu de base. En effet, pour certains autres républicains, non seulement faut-il, pour répondre aux critères républicains, redistribuer la richesse et égaliser les conditions, mais il est aussi nécessaire de démocratiser le contrôle des institutions économiques. Cette position est claire dans la critique républicaine du revenu de base qui s’est élaborée face au Alaska Dividend Fund.

La critique du contrôle des investissement
Cette critique s’inscrit dans la même ligne argumentative que la précédente. En effet, la distribution inégale des richesses a pour conséquence de créer une inégalité dans le pouvoir qu’ont les agents à contrôler le flux des investissements (l’allocation des surplus de la production). Ce flux fondamental au fonctionnement des sociétés capitalistes est porteur d’une domination potentielle importante. Or, il faut noter que cette critique se distingue (est indépendante) de la première, car il est possible que la distribution des richesses soit profondément égalitaire, mais que le problème du contrôle des investissements se pose toujours. Comment?

Le contrôle de l’investissement pose problème non seulement parce qu’il donne à un individu ou un groupe le pouvoir d’affecter arbitrairement la vie des autres, mais aussi parce que les individus ou les groupes (incluant même l’État) doivent souvent accepter de se soumettre à la volonté des investisseurs pour acquérir ce dont ils ont besoin (on n’a qu’à penser à l’enjeu de la compétition fiscale). Or, cet arbitraire ne disparaît pas si ce choix est fait par un grand nombre de petits propriétaires dans un contexte égalitaire. Cet arbitraire ne disparaît que si la décision de l’investissement passe par un processus délibératif qui annule l’arbitraire de la décision, comme c’est le cas pour les politiques publiques pour la domination venant de l’État (imperium).

L’idée de démocratiser la finance au sens de soumettre les choix d’investissement à un processus démocratique (et non au sens de le rendre plus accessible) que White présente est très semblable à l’idée développée par Tom Malleson dans son récent livre After Occupy.

Le problème est donc que la décision concernant l’investissement :
1. contraint les décisions politiques
2. n’est pas basé sur les normes de bien public

Pour « libérer » les décisions politiques et les refonder sur les normes du bien public, les républicains, selon White, réfèrent à la participation comme solution. Or, la troisième critique républicaine du capitalisme porte directement sur cet enjeu.

La critique de la participation
Cette critique est à son tour la conséquence des précédents éléments. Elle se base sur l’idée que la disproportion de la distribution de la richesse et l’asymétrie des rapports de pouvoir que cela engendre place les individus dans des positions de vulnérabilité qui démotive à la participation pleine et entière dans les affaires politiques. Que ce soit la vulnérabilité économique causée par le manque de ressources qui pousse un employé à ne pas critiquer son employeur ou, de manière plus rare, mais non moins problématique, la domination d’un employeur qui force un employé à « voter du bon côté » représentent des exemples terribles des maux causés par les structures économiques du capitalisme. White évoque plusieurs études où des employeurs ont usé de leur position sur leurs employés vulnérables pour les forcer à voter dans le même sens qu’eux et d’autres abus de ce genre.

Un autre aspect de cette critique réside dans l’effet psychologique du capitalisme, c’est-à-dire au genre d’individu que forge le capitalisme. Le travail dans des firmes capitalistes aurait un effet négatif sur l’individu. C’est une critique qui remonte loin dans la tradition républicaine. Déjà en antiquité, Cicéron notait que le travail salarié avait un aspect vil qui empêchait l’individu de développer la vertu. L’environnement servile de l’entreprise capitaliste et du salariat empêcherait l’individu de développer le caractère propre au citoyen actif capable d’être à la hauteur de demandes de la participation démocratique. Est-ce qu’un espace de travail coopératif serait meilleur? Sur ce point, White note que la recherche empirique est non concluante et qu’on ne peut pas encore statuer à savoir si l’effet psychologique de la forme de l’entreprise est réel ou non.

Et alors?
Le projet de White était de présenter les moyens que possède la théorie républicaine pour critiquer le capitalisme. Son article atteint cet objectif, mais, comme il l’avoue lui-même en introduction, ne cherche pas à analyser les implications pratiques en termes d’institution ou de politique du républicanisme en économie, mais bien de montrer ce que le républicanisme pourrait dire dans ce domaine (un peu comme a tenté de le faire un article de Richard Dagger publié quelques années avant). C’est pourquoi il utilise de nombreux exemples historiques. Il veut montrer que c’est une critique qui a été vivante dans l’histoire du républicanisme. Le travail de réflexion en termes de concret et pratique, dans des institutions, reste encore à faire pour réaliser les idéaux républicains dans le monde économique et répondre à ses défis.

Bibliographie

White, Stuart Gordon, The Civic Minimum: On the Rights and Obligations of Economic Relationship, Oxford; New York, Oxford University Press, 2003.

White, Stuart, « The Republican Critique of Capitalism », Critical Review of International Social and Political Philosophy, vol. 14,  no. 5, 2011, pp. 561–579.

Malleson, Tom, After Occupy: Economic Democracy for the 21st Century, Oxford; New York, 2014.

White, Stuart et Seth-Smith, Niki, Democratic Wealth: Building a Citizens’ Economy, 2014.

Casassas, David et De Wispelaere, Jurgen, « The Alaska Model: A Republican Perspective », in Examining the Alaska Model: Is the Permanent Fund Dividend a Model Ready for Export?, Palgrave/Macmillan, 2012.

Dagger, Richard, « Neo-republicanism and the civic economy », Politics, Philosophy & Economics, vol. 5,  no. 2, juin 2006, pp. 151‑173.